Nothing to Envy, Ordinary lives in North Korea - La Vie Ordinaire en Corée du Nord, par Babara Démick
Un document d’enquête qui se lit comme un roman policier,
Dans un style narratif simple et perçant et avec la mise en chapitres ingénieuse de six récits de rescapés du Nord, elle dresse un portrait humaniste d’un peuple en extrême difficulté économique mais qui ne se plaint pas.
Le manque de riz, de médicaments, d’électricité, d’engrais, de papier à lettre pour écrire, le manque en tout fait errer le peuple dans les montagnes et jusqu’au delà de la frontière fluviale du nord, malgré le grand risque de punitions. Elle nous explique pourquoi il y a tant d’enfants errant dans les rues : Leurs parents sont morts en voulant les nourrir, d’abord en se privant eux-mêmes de nourriture.

Plusieurs ouvrages et des articles ont déjà abordé ce sujet mais celui-ci adopte un ton anodin de petits récits pour creuser la cause profonde du drame humain, en s’appuyant sur des informations minutieusement retrouvées avec patience. C’est une vraie photo de témoignage interne pour les observateurs éloignés que nous sommes. Son grand talent littéraire est récompensé par les prix international BBC Samuel Johnson. L’auteur s’étonne, même après avoir quitté son manuscrit, comment ignorer ces misères si loin du slogan politique ‘Nothing to envy’, que personne ne conteste les conditions inhumaines alors que les gens meurent de malnutrition. Cette question nous est posée en France à plusieurs reprises depuis longtemps à toutes les occasions.
Nous avons souvent oublié qu’il y a de nombreux Coréens de souche sudiste qui essaient d’y survivre, sans bruits et que ces évadés rêvent aussi une amélioration de la situation même après leur fuite. Cette œuvre, par sa grande force secoue à nouveau le mur d’indifférence que nous avions dressé depuis par commodité, par lassitude et du fait des récents conflits frontaliers.
Une occasion pour que nos petites pensées deviennent une prière intense et collective qui, nous l’espérons, fera bouger l’opinion publique internationale pour que la direction politique évolue vers une ouverture, vers une amélioration des conditions de vies d’hommes.
"Vies ordinaires en Corée du Nord" - Barbara Demick - Albin Michel - 379 p. - 20 euros
Reponses à cet article:
Nothing to Envy, Ordinary lives in North Korea - La Vie Ordinaire en Corée du Nord, par Babara Démick
par Olivier de Berranger le 2011-02-20 15:53:33
Parmi les rares ouvrages parus en France sur la Corée du Nord, celui de Barbara Demick (B.D.), dont le titre original, Nothing to envy, ordinary lives in North Korea, fait allusion à, l’un des slogans de Pyongyang, « rien à envier au monde ! », est, à ce jour, le plus solidement documenté. L’auteur, correspondante du Los Angeles Times à Séoul à partir de 2001, a fait neuf séjours en Corée du Nord. Elle concentre son observation sur la ville portuaire de Chongjin sur la Mer de l’Est (Mer du Japon), au nord-ouest de la péninsule, naguère cité industrielle florissante avec une population proche du million d’habitants, qui n’en compte plus aujourd’hui qu’environ cinq cent mille.
Surtout, B.D. a eu des conversations conduites sur plusieurs années avec une centaine de transfuges résidant en Corée du Sud ou en Chine. En cristallisant son récit à partir de six personnages réels – une institutrice, un étudiant en sciences à l’université de Pyongyang, un mineur, une ouvrière qualifiée responsable de quartier, un jeune de la rue et une femme médecin – elle parvient à maintenir son lecteur en haleine tout en l’initiant à l’histoire concrète et dramatique d’un peuple, sans tomber dans le mélodrame. Sans craindre non plus d’avouer son ignorance, B.D. a surpassé son talent de journaliste en produisant un livre passionnant et fidèle, autant qu’il est possible, à une réalité sinistre, dont on ne connaît généralement que quelques clichés.
Grâce à une étude rigoureuse de ses sources, récapitulées dans quinze pages de notes à la fin de l’ouvrage, et à une profonde empathie avec ses interlocuteurs, B.D. permet à tous ceux qui n’ont pas accès à ses moyens d’information un sérieux débroussaillage au sujet du pays le plus secret de la planète.
Souvenons-nous : le 15 août 1945, ce fut la capitulation du Japon face aux Américains et aux Russes, qui partagent entre leurs zones d’influence respective la Corée, ex-colonie nippone, et ce à partir d’une frontière fantaisiste au 38ème parallèle. Le 25 juin 1950, Kim Il-sung, soutenu par Staline, envahit le Sud et, descend jusqu’à Pusan. Il sera repoussé par les troupes de Mac Arthur avec les alliés. Un « armistice », toujours en vigueur, est signé le 27 juillet 1953 à Panmunjom, sous l’égide des Nations unies. Jusqu’à la fin des années soixante, les observateurs parleront du « miracle coréen » pour désigner…la Corée du Nord. Ce pays est le premier d’Asie à faire quasiment disparaître l’analphabétisme. Tout le monde est logé et peut se vêtir. Le moindre village dispose de l’électricité. La situation sanitaire permet de comparer la Corée du Nord à la Yougoslavie.
Malgré sa rhétorique arrogante sur le Juche (autosuffisance alimentaire et autonomie politique), Pyongyang bénéficiera jusqu’à la chute du mur de Berlin de la générosité des « pays frères » et saura jouer, non sans talent, de la rivalité entre Chine et Union Soviétique. Ce n’est que trois ans avant la mort de Kim Il-sung, le 6 juillet 1994, que le Juche passe en second plan derrière le Songun (primauté aux affaires militaires), pour parvenir à la situation actuelle : un pays exsangue, une armée d’un million et demi d’hommes, et le chantage nucléaire d’un Kim Jong-il qui cherche désormais à imposer son fils Kim Jong-un pour lui succéder.
B.D. décrit avec précision le système concentrationnaire de ce « paradis socialiste ». Des photographies prises par satellite suggèrent la présence de deux cent mille détenus dans le goulag de Yadok, connu grâce au témoignage de Kang Chol-hwan, Les Aquariums de Pyongyang (Paris, Robert Laffont, 1990). Dans ces « Centres de contrôle et de gestion », le régime a, depuis ses origines, enfermé à perpétuité « rivaux politiques, descendants de propriétaires terriens, collaborateurs des Japonais, membres du clergé », personnes suspectes de lire un quotidien étranger ou d’écouter la radio de Corée du Sud…
Grâce au récit d’une grande précision clinique du Dr Kim Ji-un (nom d’emprunt bien évidemment), B.D. décrit les terribles conséquences de la famine qui a sévi en Corée du Nord dès le début des années quatre vingt dix, notamment dans les écoles primaires peu à peu décimées. Elle cite le cas d’un troc de deux bouteilles de bière (vides !) pour une intraveineuse…La vingtaine de photos, mal reproduites dans l’édition française, permettent de se faire une tout petite idée du désastre. Les statistiques de l’ONU établissent qu’au moins 62% des enfants de moins de sept ans, atteints de malnutrition, ont connu de graves troubles de croissance, pour ne parler que des survivants. La famine a fait au moins autant de victimes que la Guerre de Corée. Bien d’autres aspects vécus dans le « trou noir » de la Corée du Nord – au sens propre puisque le pays, de nuit, vu d’avion, est un espace obscur à côté d’une Corée du Sud éclatante de tous ses feux – sont évoqués dans ce livre, avec un souci de réalisme et d’impartialité. Sans s’y attarder, notons que l’auteur, qui ne s’exprime pas du point de vue des croyants, propose, à travers le témoignage de ses héros, une analyse de la « religion » en Corée du Nord.
Kim Il-sung, suivi par Kim Jong-il, a combattu les religions, mais il en a surtout usurpé l’influence. « Ce qui le distingue dans la sinistre galerie des dictateurs du 20ème siècle, c’est peut-être sa capacité à exploiter le pouvoir de la foi. Son oncle maternel, un pasteur protestant, vivait à l’époque pré-communiste où la communauté chrétienne coréenne connaissait un tel dynamisme qu’on appelait Pyongyang la ‘Jérusalem de l’Est’. Une fois au pouvoir Kim Il-sung ferma les églises (et les pagodes), bannit la Bible, déporta les fidèles dans l’arrière pays et s’appropria l’imagerie et le dogme chrétiens à des fins d’autopromotion. » (p. 55-56). Avec l’auteur, nous assistons à la spirale où les entraîne la fidélité exigée des citoyens de ce pays, sommés dès l’enfance de tout sacrifier à un pouvoir fou. En note, cette remarque pertinente de C.K. Armstrong : « Le culte de Kim mêlait les images de la famille confucéenne avec le stalinisme, des éléments de l’adoration réservée à l’empereur japonais et des accents chrétiens. La famille confucéenne, en particulier la piété filiale (hyo), paraît l’élément le plus distinctement coréen de ce ‘culte’. » (p. 312).
En passant, B.D. signale enfin que, d’après le récit de ses interlocuteurs, dans les années 90, « les anciens chrétiens qui pratiquaient encore se cachaient ». Puis elle raconte, avec l’itinéraire de quelque quinze mille transfuges nord-coréens vivant actuellement en Corée du Sud, le rôle joué par des communautés protestantes, en Chine après le passage clandestin du fleuve Tumen, pour les aider à prendre l’avion pour Inchon, l’aéroport international de Séoul : une nouvelle vie s’annonce pour eux, pleine d’embûches, mais où il est permis d’espérer. Espérer un Changement radical.
