Une danse comprise par tous, c’est ma fête !

Par Stéphane Super, sa maman et ses amis

Un papillon bleu dansait la nuit aux rayons azur de la lune alors que les mollusques mangeaient les vers sur terre, Stéphane veut partager sa joie de vivre avec ceux qui peuvent comprendre son message ; « je suis une âme joyeuse ! »
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Cette petite danse passe souvent la porte, sans avoir été annoncée. « Souvent je ne suis pas programmé dans les fêtes, mais j’ai dansé à la fin demandant au public 7 minutes d’attention… jusqu’ici j’ai été le plus applaudi sauf une fois… Il faut dire que ma maman ne c’est trompée qu’une fois pour pressentir le lieu ».

« Non, on n’est pas fatigué »

Gaieté, humour, vitalité à revendre malgré son statut social, « peu enviable par quiconque ». Il a l’air de dire, « j’ai confiance en moi, « je peux communiquer autrement ».

Ce texte est une petite tentative déraisonnable afin de remettre en cause les décisions déjà prises par une société bienveillante qui a fait un « immense effort pour eux » ; « restez très discrets, on vous apportera sur un ‘plateau des fruits de la charité’ » ; « vous savez qu’on fait beaucoup pour eux »

Une petite différence dessinée par le destin ?

A chaque nouvelle rencontre, Stéphane demande avant de dire : « Bonjour, quel est ton prénom ? » L’expression du visage montre sa fierté de vouloir se présenter à tout prix. Stéphane, est trisomique sans grande capacité de parole, pourtant il n’est pas abattu, au contraire il est fier de vivre sa petite vie. Il n’est pas résigné !

Lors qu’il danse, Il a l’air de dire « Non, nous ne sommes pas découragés de vos regards, je fais mon chemin à ma manière ».

« Quel est ton prénom ? » - C’est un mot de passe. Lorsque l’autre répond : « je m’appelle Laurent », Steph est heureux de se présenter, à son tour, l’air sérieux : « Je m’appelle Super Stéphane » « Bonjour Stéphane » Si Laurent tend la main, Stéphane cache sa main derrière son dos. « Je dis, je m’appelle Super Stéphane » « Ah pardon, bonjour Super Stéphane » Un grand sourire intrigué s’affiche avec une main tendue pour saisir chaleureusement l’autre main. La présentation s’est bien passée, dans la bonne humeur.

Ce petit rituel de présentation est obligatoire pour entrer en contact avec lui. Les voisins et les commerçants du quartier qui le connaissent entrent dans le jeu, sans résistance.

La Trisomie 21 vous ne la connaissez peut-être pas, mais vous avez déjà entendu de cette malformation au niveau de chromosome.

Nous glissons dans ce chapitre une explication scientifique par docteur Dr. Raoul de l’hôpital N. « Un jeune trisomique 21 naît avec un très grand handicap d’intelligence… que les passants regardent avec un air d’interrogation, l’air de dire oh les pauvres comment est ce possible, une existence pareille. »

Après la présentation, il peut attendre patiemment pendant que adultes discutent sans trop intervenir, mais en suivant la conversation, attentivement pour capter le contenu du sujet, et, de temps en temps, en couper le fil pour intervenir au bon moment et faire comprendre aux autres, « je comprends aussi de quoi vous parlez »

Physiquement, il n’a pas une apparence repoussante, il peut passer inaperçu parmi les autres

Il n’est pas grand (1m 58), assez bien proportionné, sans handicap, il marche même vite. Lorsqu’il sourit, un charme se dégage avec une fierté d’ange.

Où est le problème ? Pourquoi cet entêtement (conviction) à vouloir faire bouger quelque chose de plus ? Cette suggestion n’est pas précise…

Souvent, on le voit partir quelque part, avec sa mère un djembé sur le dos. Il va faire des percussions à la messe et si le curé d’une église l’y autorise, c’est une journée, colorée, illuminée pour lui.

Chaque année, le 11 novembre, père Edouard l’accueille avec son djembé, et il est intrigué de sa capacité a suivre l’ensemble de la messe sans se tromper. Rythmant les chants de chaque étape de l’office. (Il faut dire que le père Edouard est un éducateur spécialisé.)

Une messe accompagnée d’un tambour africain, cela n’est pas admis partout. « Vous comprenez la musique d’église n’est pas compatible avec la percussion »

A Aubervilliers, il est accepté spontanément, sans formalités.

Si sa participation musicale est autorisée et attendue, ça se sent. Dès le matin, il presse sa mère afin qu’elle lâche tout pour préparer le départ, deux fois, trois fois, il vient voir ce qu’elle fait. « A quel heure » ? La gamelle, la boisson, les gâteaux il les met dans un grand panier.

… Avant-hier, nous sommes allés voir un psychiatre du quartier qui doit lui délivrer un certificat « d’ Expertise de l’handicap ». le docteur, qui a l’air très gentil demande à la maman de Stéphane après avoir fait rapidement le document.

« Madame, vous connaissez l’Amniocentèse ? » « Oui docteur ? » « Vous auriez gardé l’enfant si vous saviez qu’il était trisomique ? * » « Non docteur, vous ne devriez pas poser cette question en présence, de mon fils. Il comprend ce que vous dites »

Maman tend 240 euros rapidement, elle se dirige vers la porte derrière Stéphane qui a remis son bonnet.

« Pardon, vous pouvez revenir sans lui, si vous avez besoin… » « Non Docteur, je ne suis pas souffrante… je suis sur un autre combat pour eux : les faire sortir d’un emmurement social. Ils sont encore les « hors murs ». On n’aimerait les voir dans la cité. »

Nous avons fermé la porte du cabinet un peu brusquement.

Quelle idée de vouloir faire faire une expertise tous les 5 ans ? Il faudrait poser la question au député qui a eu l’idée de nous l’imposer. Que veut–il contrôler ? Une évolution des chromosomes ?

Heureusement Stéphane avait un rendez-vous avec un percussionniste. Nous avons marché la distance de deux stations de métro à pied pour dissiper le malaise

Qu’est ce la danse et la musique pour lui ?

Stéphane aime danser et faire de la musique avec des percussions, il y est assez à l’aise.

Dans chaque chapitre de Danse et Musique, nous vous donnerons plus de détails. Nous vous dirons comment il se débrouille. Comment ce sentier nous apporte une ouverture d’épanouissement nécessaire pour une vie autonome.

Gagner un milligramme de confiance en soi de plus pour se valoriser aux yeux des autres. C’est important pour la survie.

Sa danse, « mind to mind » est un message du cœur, avec des gestes graves concentrés, sérieux d’un fouettard du silence, de ceux qui ont choisi sans parole. Chaque geste est une lente concentration, repoussant le vent et les tempêtes, caressant les nuages… il a un ballon invisible entre ses deux mains qui se meuvent.

Sa danse est un mélange de Tai-chi, de Gi-gong, et d’Aïkido ; de tout ce qu’il a appris à gauche, à droite, en y ajoutant de temps en temps une touche d’humour par une gestuelle brusque qui fait rire tout le public qui se met derrière lui afin de mimer sa danse. Il faut dire que le morceau de sa musique est envoûtant.

Souvent les spectateurs sont bien intrigués : « C’est incroyable, il accorde si bien les gestes avec la musique. » Devant les feux du podium et du public 400 – 700, il ne s’intimide pas. Au contraire il s’invente une autre allure d’un acteur, « c’est génial… », « Voila une chose à faire… » Au lieu de les mettre dans un placard.

À Djerba, les gens se levaient pour applaudir. « C’est formidable il joue très bien, c’est un peu plus qu’une danse… Qu’avez-vous fait pour y arriver ? » « Non, je n’ai rien fait que de lui trouver un morceau de musique. Sinon, il s’agit de son improvisation. » Et je ne fais que de suivre sa volonté.

A Nabeul, les vacanciers l’appelaient pour apprendre à danser comme lui tous les matins. Tout le monde lui répétant toute la semaine : « c’est superbe Stéphane ! » D’où son nom « Stéphane Super ».

C’est une vraie danse, de la vie a dit le Directeur d’une école de danse Parisienne dans les Marais.

Qu’est qu’une vraie danse de la vie ?

Jusqu’ici, ses rêves se concrétisent seulement durant les périodes de vacances, ou dans les espaces que de’ Foi et Lumière’ lui accorde de temps en temps.

Mais il nous est arrivé aussi quelque subtil agacement, du genre : « C’est une danse bouddhiste ! »

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Aubervilliers, une ville où souffle un air frais

Six ans de visites à La Roseraie

Par Sœur Marie-Stella

A l’appel de Mgr Olivier, j’ai mis le pied pour la première fois à Aubervilliers (1) le 9 octobre 2002. Jusque là, je ne savais rien de cette ville. Mgr Olivier ne m’ayant pas donné d’explication particulière, ni sur Aubervilliers ni sur La Roseraie (2), je m’imaginais que j’allais dans un hôpital catholique…Vivant habituellement, avec ma communauté de 9 sœurs de St Jean, à Versailles, ville très sécurisée, j’étais habituée à une paisible maison de retraite où nous sommes présentes. Mais, dès l’instant où je sortis du métro et je jetai un coup d’œil autour de moi, sur le trottoir, j’eus l’impression de me trouver dans un autre monde.

Les rues, l’allure de la foule me ramenaient à la Corée des années 70. Jusqu’il n’y a pas longtemps, Aubervilliers était une cité industrielle, avec de nombreuses entreprises. C’est pourquoi des travailleurs de partout s’y sont rassemblés. Mais maintenant que nombre d’usines ont fermé, ils se sont retrouvés au chômage. En faisant connaissance avec les malades, j’ai appris que la plupart travaillaient (ou avaient travaillé) dans les chemins de fer, ou dans la cuisine de restaurants parisiens, à 10 minutes de là, ou bien comme transporteurs de victuailles, dans des entreprises de nettoyage, ou enfin dans le bâtiment. Une grande partie d’entre eux étaient des journaliers.

Sur les trottoirs d’Aubervilliers, comme dans les quartiers proches du marché dans nos villes coréennes, on trouve des petits commerçants qui vous vendent au détail sur des planches disposées à la hâte des fruits, des légumes, des vêtements bon marché. Au début, j’en avais un peu le tournis, mais peu à peu mon pas est devenu léger. Comme Mgr Olivier me l’avait indiqué, dès mon arrivée à la clinique, je fus accueillie par Thérèse, une catholique qui y travaillait et qui me présenta gentiment à la responsable. Celle-ci, une musulmane, me proposa de venir visiter les malades une fois par semaine. Thérèse, qui se trouvait là avec moi, un brin de tension dans le regard, n’en croyait pas ses oreilles. Déjà, dans l’ascenseur qui nous avait montées, j’avais vu perler de la sueur sur son front. Il faut dire que depuis la création de cette clinique, à part les juifs, elle n’avait jamais entendu parler de rapport avec quelque religion que ce soit, et il était même interdit de se présenter auprès des patients en tant que membre d’une religion. Il était donc inimaginable qu’une sœur en habit soit officiellement invitée à les rencontrer. Dès le lendemain, je commençai mes visites.

Bien qu’étant en France, j’ai eu souvent l’impression de me trouver dans quelque ville arabe, dont cette clinique est en quelque sorte le modèle réduit. On compte très peu de chrétiens dans le personnel. Au cours de mes visites, j’ai pris l’habitude, en croisant les soignants dans le corridor, de les saluer poliment avec un sourire. Au début, la majorité faisait semblant de ne pas me voir et détournait la tête. Pour eux, selon le règlement, il était impensable qu’une sœur puisse faire ces allées et venues dans les couloirs.

Avant de venir à Aubervilliers, ce que je croyais savoir de l’islam, à travers les médias, se résumait au terrorisme et à l’image d’une religion qui perturbait le monde. Et puis, peu à peu, en commençant à rencontrer les patients, j’ai vu autrement les musulmans. Des gens simples, sûrs de leur foi, et menant leur vie de croyants avec fidélité à l’intérieur de leur pauvreté même. Je vais maintenant parler des malades de différents pays et de différentes croyances, rencontrés à travers leurs souffrances. Je vais débuter par les musulmans, les plus nombreux.

Des malades musulmans

Un jour, une jeune femme s’approche de moi en pleurant dans le couloir. « Ma sœur », m’appelle-t-elle, en me disant que sa mère allait mourir et elle me demande de venir prier avec elle dans la chambre. Cette personne étant hospitalisée depuis assez longtemps, je l’avais vue déjà plusieurs fois. A peine entrée, je devinai qu’elle était proche de l’agonie. Autour du lit, se serraient les autres enfants qui, eux aussi, pleuraient. Je sentis dans leur regard qu’ils souhaitaient que je prie avec eux. Je dis à la jeune femme : « Votre maman est une fidèle musulmane, moi je suis une religieuse catholique, comment allons-nous prier ? » Elle me répondit sans hésiter : « Vous selon votre coutume, nous selon la nôtre. » En prenant la main de la maman et en nous tenant la main les uns des autres, eux se mirent à réciter des prières en arabe et moi en français, de tout notre cœur. Tout en priant, les enfants continuaient à pleurer. Je sentis combien l’amour des enfants pour leurs parents, qu’ils soient arabes ou asiatiques, ne peut être que le même. Cette manière qu’avait eu la jeune femme de me supplier de venir prier avec eux, puis de le faire chacun à notre façon m’a touchée très fort. A travers cette relation, ayant franchi les hauts murs de la religion et de la race, en respectant chacun la religion de l’autre, c’est une relation d’amour et de paix qui s’était établie entre nous.

L’image d’un malade ne quitte pas mon cœur. Quand je rentre dans une chambre, je vois toujours une chaise à côté du lit. Dans la sienne, c’était une chaise vide. Il s’agissait d’un Algérien qui, après plusieurs décennies d’une rude vie ouvrière, devait vivre seul. Maintenant, la maladie l’empêchait même de parler. Quand j’entrais, son visage prenait une expression de bonheur. D’un faible geste de la main, il me faisait signe de m’asseoir. Et là, tous les deux, sans se parler, nous nous regardions calmement en souriant. Jusqu’au jour où je le vis près d’entrer dans le coma. Je lui pris la main et priai. La semaine suivante, l’infirmière me dit qu’il était dans la morgue depuis plusieurs jours et que personne n’était venu.

Un autre malade me dit une fois : « Pour nous, lors du pèlerinage à la Mecque, on nous dit de visiter les malades. Vous, ma Sœur, vous pratiquez ce que nous devrions faire, c’est bien, je vous en remercie. » Les musulmans m’ont encouragé assez souvent comme cela.

Des malades français

Un homme en fin de vie était parvenu à un stade de paralysie quasi-totale. Avant d’être hospitalisé, il avait fait adopter son garçon et sa fille par une famille, sans parler de sa maladie à ceux-ci. Quand il pouvait encore s’exprimer un peu, je devais dresser l’oreille pour comprendre ce qu’il me confia : « Cela fait au moins 30 ans que je ne me suis pas confessé, mais j’aimerais recevoir le sacrement des malades. » Je pus prévenir le curé de la paroisse et l’accompagnai auprès de lui. Il reçut le sacrement du pardon, le sacrement des malades, le Corps du Seigneur…il a pu s’en aller vers Dieu dans la paix.

Une fois, tandis que je cherchais la chambre d’un patient, une maman âgée, la mine sombre, s’approche de moi et me demande de l’accompagner auprès de sa fille qui était en train de mourir. Je découvris une femme de 59 ans, atteinte du cancer des os, alors dans un coma profond. Cette femme n’était pas chrétienne. Mais sa mère désirait qu’au moment de prendre congé, celle-ci soit confiée à la gracieuse pitié de Dieu. Je traçai un petit signe de croix sur le front de la malade, et, avec sa maman, nous avons gardé le silence. L’attitude de cette maman m’avait purifié le cœur.

Cela ne faisait pas longtemps que je faisais mes visites à La Roseraie. Une malade d’environ 75 ans, dans la chambre de qui je pénétrai, me reçut avec une expression visiblement heureuse. En réalité, elle était âgée de 83 ans. Dès le premier jour, son cœur ouvert nous permit d’avoir un échange en toute confiance. Je sus qu’elle était alitée à cause d’un cancer avancé et je devinai qu’elle n’en avait plus pour longtemps avant de quitter ce monde. Elle me dit que, mariée à un juif, ils avaient eu un garçon et une fille, et que son fils vivait en Thaïlande, où il s’était marié avec une femme de ce pays. Un autre jour, je la trouvai endormie, mais parlant dans son sommeil. Elle ne cessait de dire : « des cierges, des cierges ». Une fois qu’elle se fût réveillée, je lui dis qu’elle avait parlé de cierges et lui demandai si cela lui ferait plaisir que j’en apporte pour elle. Elle me répondit que oui, et la fois suivante, je lui fis cadeau de deux petits cierges. Elle avait été baptisée et avait vécu sa foi jusqu’à son mariage. Mais, depuis lors, vivant dans un milieu juif, sa pratique était tombée. Pourtant, dans le cœur elle avait toujours gardé sa foi. Elle me dit qu’elle était là depuis longtemps, que son mari, décédé, était le cadet du fondateur de cette clinique et que sa directrice actuelle était sa nièce. L’histoire de sa famille était donc mêlée à celle de La Roseraie, mais aussi à l’histoire du judaïsme au 20ème siècle. Son mari, un moment interné dans le camp de concentration d’Auschwitz, en avait réchappé à la fin de la guerre, mais s’il était mort prématurément, c’était par suite du traitement inhumain qu’il y avait subi. Elle se souvenait combien elle avait elle-même souffert en l’accompagnant sur ce chemin de peine. Tout en échangeant avec elle, je mesurai la générosité de son cœur, la compréhension profonde du judaïsme de son mari et son amour pour lui. Elle n’avait aucun ressentiment contre les Allemands. Ce qui lui paraissait horrible, c’est le système nazi, capable de programmer l’anéantissement du peuple juif. Sortie d’hôpital, cette femme m’invita chez elle à Paris, et elle me fit partager un bon repas au restaurant. Nous en sommes arrivées à une relation d’amitié, un peu comme mère et fille. Elle est décédée paisiblement un an plus tard. Son visage reste gravé dans mon cœur. Il nous est arrivé, dans sa chambre à la clinique, de rester au moins une heure ensemble en silence. Une expérience de communion dans la paix.

Jésus ressuscité est apparu à ses disciples et leur a dit : « La Paix soit avec vous. » Cette femme, pleinement consciente que l’heure de sa mort approchait, se souvenait qu’elle n’avait pu pratiquer sa foi comme elle l’aurait voulu. Mais elle était assurée au fond d’elle-même, je le sus, de cette paix du Christ victorieux de la mort. Je n’ai jamais entendu de sa part une parole de ressentiment ou de critique contre quiconque. Jusqu’au bout, elle a fait preuve d’une compréhension sans faille à l’égard de tous.

Un malade russe orthodoxe

Une femme de 49 ans au beau visage, atteinte elle aussi du cancer, parvenait à la fin de son séjour sur terre. Elle était arrivée en France il y a une trentaine d’années. Son mari français, décédé d’un infarctus, lui avait laissé un petit garçon. Le temps que je passais avec elle, comme elle a pleuré ! Elle m’a d’abord demandé de prier longuement pour elle dans mon « monastère ». Puis, peu à peu, l’unité se créant entre nous, elle éprouva le besoin de prier elle-même avec moi. Le fait que je sois une religieuse d’Asie l’avait attirée à me parler. Elle avait envie de raconter sa nostalgie du pays et les peines de son existence. Elle qui désirait tant vivre, il lui fallait laisser ses parents âgés et ses deux enfants. On vint lui fermer les yeux.

Des malades juifs

La première impression reçue de ce vieil homme fut celle d’une grande bienveillance. Bien que souffrant, il me regardait calmement avec le sourire. Comme je lui disais mon intérêt particulier pour tout ce qui était juif, il me cita tout de suite le Deutéronome : « Shema, Israël : écoute, Israël » (Dt 6,4-6), en me rappelant que tout croyant juif récite ce passage trois fois par jour. Il m’apprit que ces versets sont inscrits à l’intérieur de la kippa, cette petite coiffure ronde portée par les garçons dans leurs allées et venues à partir de 12 ans. Je les vois dans la rue ou le métro, ils sont bien mignons. Quant aux malades juifs rencontrés à la clinique, j’ai toujours senti chez eux à la fois un grand attachement à leur terre et une fierté d’être juifs. Je peux bien sûr le dire de tous les patients en général, mais eux notamment sont sympathiques et ouverts.

La fille, encore jeune, d’un malade en phase terminale, était assise à côté de son lit, l’air tout triste. Dans la conversation, elle me dit que son père avait longtemps vécu en Tunisie, qu’elle-même y était née et avait été élevée dans une école tenue par des sœurs. Bien que juif, son père aimait Jésus et avait pris le nom de « Sauveur ». Elle me demandait de prier pour lui. Je n’hésitai pas à dire le Notre Père et le Je vous salue Marie. Elle, debout à côté, priait en silence en versant des larmes. Puis, sortant dans le couloir, elle pleura amèrement. Que pouvais-je faire, au côté de cette jeune fille, pour la consoler ? Je lui pris la main et lui dis que je prierais très fort pour son père. Qu’a fait notre Sainte Mère à côté de la croix ? Elle était seulement là debout.

Des malades sri lankais et pakistanais

La plupart des patients, dans cette clinique, sont des pauvres. Mais les Sri lankais paraissent pauvres entre les pauvres. Ils ont une sensibilité délicate et un comportement plein de prudence. Parmi eux, comme parmi les Pakistanais, il m’est arrivé de rencontrer des gens qui avaient travaillé en Corée, tout contents de me dire : « Annyong Haseiô ? » (Bonjour).

Un jour, je vis un bonze tibétain qui visitait un patient sri lankais, et, toute heureuse, je lui adressai quelques mots, lui demandant comment il se trouvait là si loin de chez lui. Il me répondit qu’il y avait une pagode non loin de Paris et qu’il y exerçait depuis plusieurs années déjà.

Un ouvrier pakistanais d’environ 45 ans était hospitalisé par suite d’une maladie cardiaque. C’était un fidèle musulman très sincère. Il me dit qu’il était dans le bâtiment, où, avec les années, il avait acquis la maîtrise du métier. Il s’était construit un petit pavillon et avait fait venir en France sa femme et ses quatre enfants. Il ne passait pas une journée sans faire cinq fois la prière sur son tapis, tourné vers La Mecque, se levant à 2h30 du matin pour la première. Il me certifia, d’un air très assuré, qu’Allah entendait toujours sa prière. Je priai pour que son espoir de guérir se réalise.

Les malades cardiaques ont leur service à part à La Roseraie. De temps en temps, je vais les voir. J’ai rencontré là un Bolivien taillé comme une armoire à glace. Il était en France depuis sept ans, mais la maladie l’avait obligé à quitter son travail. Je lui pris la main et lui dis que je prierais spécialement pour lui. Je vis des larmes couler sur ce visage buriné.

D’autres malades venus d’Asie

J’entre un jour dans une chambre, où une grand-mère vietnamienne était en train d’écouter des cassettes bouddhistes. Il y avait deux peintures bouddhistes sur le mur. Toute contente de me voir, cette dame me dit de toucher la couture de sa plaie post-opératoire. N’ayant point de langue commune, nous nous sommes regardées en souriant. Je dois dire qu’en ce lieu, de temps en temps, je découvre comme cela des patients bouddhistes au visage tranquille et pacifiant.

Il m’arrive de voir des Chinois, bouddhistes également. L’un d’eux m’a énuméré plusieurs villes coréennes qu’il avait visitées. Je leur montre une carte postale de Kyongju, haut lieu du bouddhisme coréen, et, quand ils le désirent, je leur en donne une.

Un malade turc

Un Turc, me voyant entrer dans sa chambre, me demande aussitôt de quel pays je suis. « Je suis coréenne. » Avec un large sourire, il me raconte qu’il a participé à la « guerre du 25 juin » (1950, pour repousser les troupes communistes). Lui-même est orthodoxe. Son visage remonte à ma mémoire avec reconnaissance.

Des malades africains

A Aubervilliers, après les migrants arabes, ce sont ceux de l’Afrique subsaharienne les plus nombreux. Parmi eux, des catholiques, mais les musulmans sont en plus grand nombre. Récemment, une femme burkinabé d’âge moyen est venue pour une consultation. Ses os se craquelaient, c’est une maladie très rare. Elle me montre la couture d’une opération, depuis la taille jusqu’à la cheville : sur le coup, je reste sans voix. Son mari, me dit-elle, ne pouvant supporter tout cela, a quitté la maison. Elle est revenue longtemps. Est-ce sa familiarité avec la souffrance ? Son expression habituelle restait presque indifférente. Chaque fois qu’elle me voyait, elle m’embrassait. Peu à peu, sa santé s’améliorant, elle est repartie au pays. Un jour, alors que je ne m’y attendais pas, je reçus d’elle une lettre de remerciement écrite avec beaucoup de soin.

A la morgue

Depuis le début, j’avais l’intention de me rendre à cet endroit, mais je n’y arrivais pas. J’étais en souci de savoir comment les Arabes ou les Juifs allaient comprendre ma présence. Mais à force de voir les mourants, je ne pouvais que souhaiter m’y rendre. Il y a deux ans, j’ai croisé occasionnellement un membre du personnel qui y travaillait. C’était à l’occasion du décès de sa propre mère, une fervente chrétienne. La morgue, où il me guida, au sous-sol de l’établissement, est un lieu constamment allumé. Depuis lors, lui et moi avons souvent prié devant le corps d’un défunt, pour celui-ci et sa famille.

* **

Je rencontre encore bien d’autres patients que ceux dont je viens de parler. J’ai vu plus d’une fois comment la maladie inévitable et la souffrance purifient leur cœur et leur vie de foi. Que ces hommes ou femmes m’aient parlé sans hésiter de leur maladie, ou m’aient montré leurs plaies post-opératoires ne m’a pas laissée indifférente. En les voyant, je redécouvrais la parole de Jésus : « Le Royaume des cieux est aux enfants et à ceux qui leur ressemblent. »

Quand j’arrive à la clinique, je commence par demander aux infirmières : « Y a-t-il des mourants dans votre service ? » Elles me donnent une liste et m’indiquent gentiment le numéro de chambre. S’il y a parmi eux un catholique, et si la famille le désire, je préviens le prêtre d’une des deux paroisses voisines, et je l’accompagne pour le sacrement des malades. Je porte moi-même la communion aux malades quand ils souhaitent la recevoir. Je partage intimement la grâce qui est la leur quand je les vois si profondément manifester leur foi au moment de recevoir le Corps du Seigneur. Dans les débuts, la relation avec le personnel n’était pas évidente. Cela me coûtait de franchir le portail de la clinique, car j’avais un peu peur de leur réaction. Mais avec le temps, ce poids s’est envolé, nous sommes devenus des amis.

Depuis 2004, en ayant reçu la demande par la clinique, je fais mes visites deux fois par semaine à La Roseraie. Souvent maintenant, je dialogue avec le personnel. Nous rions ensemble. Un jour, une infirmière musulmane m’a dit : « C’est un peu votre maison ici ! » Ils me demandent de venir prier à côté de mourants de leur religion. J’y vais et reste là avec eux. Qu’ils soient juifs ou autres, je m’approche de ces agonisants. Leurs proches m’ouvrent leur cœur, et nous avons des conversations toute simples. Les différences nationales ou religieuses ne gênent pas notre partage d’amour et de paix. Ils me demandent toujours de prier, surtout les fidèles musulmans. De mon côté, je n’hésite pas à demander aux malades de prier aussi, en particulier « pour la réunification de la Corée. »

Ces relations avec le personnel ayant leur importance propre, je vais m’y attarder un petit peu.

Relations avec le personnel de la clinique

Quand s’achève ma visite auprès des patients, je descends à l’étage inférieur, et là, je m’assois et prends un café avec des membres des familles ou avec le personnel. Après un moment, alors qu’il se fait tard, je vois une jeune femme qui est tout le temps là, assise seule. Je vais vers elle. J’apprends qu’elle est employée ici quotidiennement pour le nettoyage de 18h à minuit. C’est une catholique fervente. Si elle reste assise un moment seule dans la salle de détente, c’est, me dit-elle, pour se préparer intérieurement à bien vivre son travail. Son père est mort quand elle était enfant, et elle vit avec sa mère. Elle a 32 ans et une vie spirituelle impressionnante.

Une ou deux fois par semaine désormais, nous avons toutes les deux un échange. Elle n’hésite pas à me donner un bout du frichti qu’elle s’est préparée pour la nuit. En rentrant à Versailles (deux heures de trajet), je grignote ce petit quelque chose qu’elle m’a donné avec son sens pratique de la charité. Maintenant, nous sommes comme des sœurs. Elle me dit qu’elle prie pour les malades et pour moi. Parfois elle va à Notre-Dame et y allume un cierge à ces intentions ou d’autres. Je peux voir la beauté intérieure de cette jolie demoiselle, qui fait son rude travail de nettoyage la nuit pendant que les autres dorment. Sa paix m’accompagne durant le temps de transport qui me ramène à la maison.

Je pense à une autre employée du nettoyage qui, du matin au soir, répète ses gestes, laver essuyer. Quand je la croise, je la salue d’un sourire, mais elle garde toujours une expression impersonnelle en répondant : « Bonjour Madame » avec une certaine brusquerie. Au vrai, à part quelques-uns, les membres du personnel me donnent du « madame ». Bien que je porte l’habit, ce titre, constamment entendu en cet endroit, ne me rebute pas. « Madame », en France, c’est le nom qu’on donne couramment aux femmes, aux femmes mariées en particulier. Je me dis que si mon intention est de transmettre avec douceur l’évangile de Jésus, je n’ai pas à porter intérêt au titre que l’on me donne.

Cette femme de salle, après trois ans où elle m’avait traité avec indifférence, s’approche de moi un jour et m’appelle « Ma Sœur »…Tendant l’oreille, je lui demande si elle est catholique. Elle me fait un signe de tête affirmatif, avec gentillesse. « Et pourquoi m’avoir appelée ‘madame’ depuis trois ans ? », me demandai-je. Ce devait être à cause de l’ambiance générale. Toujours est-il que la glace était rompue. A dater de ce jour, nous nous embrassons, nous nous demandons des nouvelles et nous sommes devenues des amies. Je lui ai même donné, pour sa plus grande joie, un chapelet et une image que je réservais habituellement aux patients.

Aubervilliers, une ville où souffle un air frais

Quand arrive l’automne, des Arabes pauvres vendent sur le trottoir des châtaignes ou des épis de maïs à consommer sur place. Grâce à eux, les rues sont encore plus animées. Ma visite aux malades achevée, je me hâte de rentrer sur Versailles. Mais je prends un peu le temps de causer avec eux. Ils me répondent avec simplicité : « Ca se vend bien ? » « Pas des masses ». Les femmes sont là avec une étoffe accrochée à la tête pour porter leur bébé, tout en vendant leurs épis qu’elles prennent dans des bidons de fer blanc d’où sort de la vapeur. Comme c’est appétissant, j’en achète moi aussi, je mange avec plaisir en devisant amicalement avec ces musulmanes. C’est le même goût que le maïs mangé naguère en Corée…

Désormais, cette ville est devenue comme la mienne. Je le ressens avec joie. Elle compte trois synagogues et plusieurs mosquées. Les seuls moyens de transport pour les gens d’ici, c’est le métro ou le bus. Comme je dois aller souvent à Saint-Denis, je prends le bus qui s’arrête devant la clinique, à une heure où il est plein à craquer. Je n’ai pas le choix, il faut un peu forcer pour y monter. Parfois, la porte ne veut pas se fermer parce qu’il y a trop de monde. Sans exagération, les passagers sont serrés comme des pousses de soja. Au moment de monter, mieux vaut abandonner tout de suite l’idée de s’asseoir. Cela me rappelle le train ou le bus que je prenais au temps où j’allais à l’école. Mais je suis heureuse d’être au milieu de ces gens.

Il y a une chose dont je ne peux manquer de parler, qu’on ne voit même pas dans les films, qui se passe vers la fin novembre. Un peu comme notre carême, le ramadan des musulmans est un temps de jeûne, mais d’un jeûne strict du lever du soleil à son coucher. Quand la nuit tombe, on peut manger. Du coup, dès qu’approche le soir, les Arabes arrivent ici de partout, la rue se remplit. Et quand le soleil commence à se cacher, leurs yeux sont pleins de choses à manger, oh non pas de cette nourriture que l’on se procure à grands frais dans les grandes surfaces parisiennes, mais la nourriture simple des petites gens.

Durant le jeûne du ramadan, en voyant, devant les petites épiceries arabes d’Aubervilliers tous ces gens le sourire aux lèvres, moi je repense au miracle des pains et des poissons dans la chapitre 6 de St Jean. Jésus, voyant en ce lieu désert, tant de monde affamé, ressent de la compassion et nourrit cinq mille personnes avec deux poissons et cinq pains. Ah, Jésus, cœur de bienveillance ! Rompant le jeûne d’une longue journée, tu vois tous ces musulmans se rassembler, faire leurs achats et préparer leur repas. Comment vois-tu, pour eux ce pain précieux qui leur donne vie ?

Je n’ai pas vu une religion où, comme chez eux, on passe un mois entre jeûne et fête. Certes, les malades ou les femmes enceintes sont dispensés du jeûne. Le personnel musulman de l’hôpital, lui, n’en est pas dispensé. J’ai souvent vu leur mine fatiguée alors qu’ils travaillent toute la journée le ventre creux. Ils vivent corps et âme ce temps de jeûne, cela je le vois aussi.

Mais enfin, là où coexistent tant de peuples divers, il n’y aurait aucun problème ? Tout le monde se souvient des émeutes de novembre 2005. Or, c’est dans une ville de ce diocèse de Saint-Denis qu’elles ont éclaté. Et pourtant, tout en passant par des coups durs, je ne sais pourquoi, il y a chez les gens d’ici une fraîcheur et une vitalité étonnantes.

Les gens des diocèses voisins appellent le diocèse de Saint-Denis le « diocèse arc-en-ciel ». J’ai envie d’ajouter que, comme le rayonnement du soleil transperce l’arc-en-ciel, ce diocèse est beau aussi. Pourquoi ? L’arc-en-ciel est fait de sept couleurs qui reflètent chacune le même rayonnement et elles parviennent à une harmonie resplendissante. Ainsi, dans le même amour de Dieu, des peuples nombreux réalisent ici leur harmonie en partageant leurs joies, leurs peines, et leurs aspirations à l’unité dans la paix.

Juin 2008
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(1) Aubervilliers : une ville du pourtour nord de Paris, résident, en plus des Européens, de nombreux Maghrébins, Africains subsahariens, des Juifs aussi, et des Asiatiques, Indiens, Sri Lankais, Vietnamiens, Cambodgiens, Chinois…On compte environ 80 nationalités dans cette population. Cette affluence a suivi la fin de la Seconde Guerre Mondiale, et c’est alors qu’un médecin juif a construit une clinique, permettant à des malades sans ressources de commencer à recevoir des soins.

(2) Aujourd’hui, La Roseraie compte 450 lits et 500 salariés, dont le personnel médical qui est juif à 90%. Une majorité de patients sont arabes, musulmans en général, mais on trouve aussi des juifs, des bouddhistes, des hindous, et une minorité de chrétiens, catholiques, protestants ou orthodoxes. On peut presque dire que toutes les religions du monde s’y sont données rendez-vous.

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